Publié le 7 juillet 2020

ENTREVUE AVEC LA VIOLONISTE ET CHEF D'ORCHESTRE STÉPHANIE-MARIE DEGAND
La reprise des activités artistiques en France, des suggestions d’enregistrements et bien plus

Stéphanie-Marie Degand nous répond depuis Paris où elle réside.

Q : Vous venez d’offrir une classe de maître en ligne à des étudiants de la Faculté de musique de l’Université Laval à Québec. Comment avez-vous trouvé votre expérience?

C’était une expérience formidable. Personnellement, j’ai trouvé ça très agréable. Nous avons réussi à faire une vraie classe de maître à distance. La connexion était bonne, à la fois techniquement et humainement. Et ce fut fructueux du point de vue pédagogique, ce qui est important. On peut se dire que malgré les frontières, sans prendre l’avion ni augmenter le bilan carbone, on pourra créer des liens nouveaux. C’est un bon complément d’utiliser la technologie de vidéoconférence. Disons que le confinement nous a fait découvrir qu’on peut quand même faire des choses tout à fait intéressantes même si, évidemment, ça ne remplace pas la présence physique.

Q : Avant la pandémie de COVID-19, étiez-vous familière avec la technologie qui permet l’enseignement à distance et la présentation de concert en ligne?

Non, j’avais donné seulement un ou deux cours à des gens très éloignés, notamment d’Amérique du Sud, pour les auditionner. J’avais évidemment l’habitude des réunions de production et des rendez-vous familiaux en ligne mais pas du vrai travail comme ça. Du coup, je suis très contente de savoir que, si jamais j’ai un gros problème de disponibilité professionnel, par exemple vis-à-vis mes enfants, je peux quand même remplacer des cours avec une séance à distance. En tout cas, c’est mieux que rien. Je me dis que même si ça ne permet pas, entre autre, de travailler ni sur la sonorité ni sur la posture, on peut travailler sur la musique. Évidemment, on ne pourra jamais répéter à distance, mais pour l’enseignement, c’est vraiment intéressant.

Q : Le contexte actuel de la pandémie vous impose-t-il de nouveaux défis professionnels?

Oui, en tout cas en France, en ce qui me concerne en tant que concertiste. Et en tant que directrice d’ensemble, on sait très bien qu’il va y avoir un fort «darwinisme» dans le domaine culturel. Il va falloir vraiment qu’on sache rapidement comment procéder pour sauver les emplois, notamment l’emploi des jeunes. Mon ensemble La Diane Française s’est basé dès le départ, dans sa structure, sur l’accompagnement des gens de ma génération, qui ont une grande expérience, et aussi celui des jeunes que je côtoie parce que j’enseigne au supérieur, en formation professionnelle. Puisque je sais que ça va être difficile pour les jeunes musiciens, ça va m’obliger d’autant plus à penser à des programmations qui vont être accessibles. Je pense que l’année 2020-2021 va tenir en France. Ici, la culture a été très soutenue par rapport aux autres pays du monde. Mais on sait déjà que, même s’il y a beaucoup de soutien présentement, on est quand même sur un modèle libéral. On ne peut donc pas faire totalement confiance à l’avenir. On sait que la culture doit être rentable, l’éducation doit être rentable et la médecine doit être rentable. On sent qu’on doit marcher sur la tête. Je sais qu’il va falloir penser à des modèles adaptés à travers lesquels, personnellement, je souhaite soutenir la jeunesse. L’énergie des jeunes est vraiment un vecteur positif et interactif. Collaborer avec eux, ce n’est pas que de la générosité professorale car c’est aussi dans mon intérêt de bénéficier de leur énergie et de leurs conseils constructifs.

Q : Quel souvenir avez-vous de votre première collaboration avec Les Violons du Roy en 2015?

J’ai d’abord un merveilleux souvenir de ma rencontre avec les musiciens des Violons du Roy dont certains avec qui je suis d’ailleurs restée en contact. Et puis, je suis vraiment de cette génération qui pratique à la fois les répertoires romantique, moderne et sur instruments historiques de manière très pointue puisque je suis spécialisée en musique française qui peut être très compliquée à jouer sur instruments modernes. Lorsqu’on m’invite, ce dont je me souviens le plus est la culture, la simplicité et le savoir des gens. Or, je suis tellement heureuse de cette collaboration. Bien que nous étions sur instruments modernes, nous avons réussi à construire quelque chose ensemble. Chacun a apporté ce qu’il était et tendait à comprendre ce que je disais. Et comme j’ai la «double pratique» de violoniste et de chef, je pense que j’ai pu obtenir des choses vraiment fantastiques. C’est sans doute, de très loin, la meilleure expérience de musique ancienne sur instruments modernes que j’ai eue, autant artistiquement que du point de vue humain.

Q : Espérons qu’on puisse poursuivre cette collaboration bientôt. En tout cas, ce fut un réel plaisir de collaborer avec vous de nouveau pour présenter la classe de maître. Parlez-nous de votre plus récent disque, L’intégrale des sonates pour clavecin obligé et violon de Bach.

Ça vient juste de sortir. Ça faisait très longtemps que nous voulions faire cet enregistrement, moi et la claveciniste Violaine Cochard, qui a d’ailleurs gagné le concours de Montréal dans sa jeunesse. C’est quelqu’un avec qui je joue depuis que j’ai quinze ans. En fait, les sonates pour violon et clavecin de Bach sont une exception dans le répertoire. D’habitude, il y a toujours une basse d’archet et on est dans une écriture normalement plus basée sur le modèle italien ou la suite de danses françaises. Mais là, dans ces sonates de Bach, on est vraiment dans une écriture assez conceptuelle où c’est comme de la sonate en trio mais à deux, donc ça pose des questionnements d’équilibre très particuliers, notamment en concert, mais qui sont résolus en enregistrement. Et surtout, c’est neuronique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres œuvres baroques aussi importantes pour violon et clavecin sans basse d’archet. C’est une des premières œuvres qu’on a jouées ensemble Violaine et moi. Chaque fois que nous avons voulu l’enregistrer, il y avait toujours quelque chose qui nous empêchait de le faire. Soit nous manquions de temps, soit nous avions des amis qui sortaient l’intégrale de ces sonates. Car tout le monde l’a enregistrée, évidemment. Puis, nous sommes arrivées à un point de notre vie où on se sentait vraiment bien de jouer ensemble. À ce moment-là, NomadPlay nous a contactées. C’est une application formidable qui propose des enregistrements où on peut séparer les pistes des instruments que les amateurs ou les professionnels peuvent utiliser comme outils d’entraînement. L’idée, pour eux, c’était qu’on enregistre toutes les pistes de l’intégrale de ces sonates. Quand ils nous ont proposé ça, on leur a dit d’accord, à condition qu’on fasse sortir l’enregistrement aussi sous le label NoMadMusic et ils ont accepté. Du coup, c’était un peu comme si tout convergeait pour qu’on le fasse à ce moment-là. Présentement, le disque est sorti sous NoMadMusic et on attend la version de NomadPlay. Évidemment, les enregistrements sur cette plateforme ne remplacent pas le vrai contact avec un accompagnateur ou avec un collègue musicien. Par contre, un violoniste pourra jouer avec Violaine Cochard et un claveciniste pourra jouer avec moi, Stéphanie-Marie Degand.

En plus de ça, ce fut un projet très fort pour nous parce qu’on enregistrait à Paris et quand on a fini l’enregistrement, le preneur de son a crié «la cathédrale Notre-Dame brûle!» On ne comprenait pas si c’était une blague ou quoi. On a fini l’enregistrement à 19h. J’ai pris la voiture et je suis allée voir Notre-Dame qui brûlait. C’était très bizarre. Donc, ça reste un grand souvenir.

Q : Quels autres enregistrements de musique baroque conseilleriez-vous aux étudiants en musique et au public en général?

Je conseille d’écouter beaucoup de musique française pour pouvoir vraiment entrer dedans parce que c’est beaucoup plus exigeant techniquement quand on va loin dans les démarches. Personnellement, je suis très fan de Franz Brüggen et tout ce qui est instrument historique. Sinon, ce qui pourrait être très intéressant en répertoire français sont les Leçons de ténèbres de François Couperin par exemple. Après, évidemment, des enregistrements de la musique de Bach. En musique italienne, il faudrait voir plutôt dans le XVIIᵉ siècle. Il va bientôt sortir un enregistrement de L’Orfeo de Monteverdi sous la direction d’Emiliano Gonzalez Toro qui est exceptionnel. Je vous conseille tous de vous précipiter dessus, ça va être extraordinaire, y compris historiquement. Enfin, évidemment tous les enregistrements qui sont de Handel du Concert d’Astrée et que c’est moi qui fait violon solo.

Voici une liste un peu plus précise d’enregistrements à conseiller :

  • Handel : Delirio amoroso et Il Trionfo del Tempo e del Disinganno par Le Concert d’Astrée
  • Bach : Concertos pour clavecin par Pierre Hantaï et Le Concert Français
  • Tous les enregistrements de Franz Brüggen
  • Hippolyte et Aricie de Rameau et Atys de Lully par Les Arts Florissants
  • Œuvres de Marin Marais enregistrées par la gambiste Sophie Watillon
  • Musique de François Couperin enregistrée par Christophe Rousset
  • Pièces de Jacques Duphly enregistrées par Violaine Cochard
  • À venir : L’Orfeo de Monteverdi enregistré par I Gemelli et Emiliano Gonzalez Toro (à paraître chez Naïve le 2 octobre 2020)

Q : Quels sont vos projets pour les prochains mois?

Paradoxalement, j’ai beaucoup de concerts pour les prochains mois. Tout avait été annulé mais en tant qu’enseignante, j’ai quelques académies qui ont été sauvées. Étant donné que beaucoup de concerts, y compris les festivals, ont été annulés, on demande aux académies de fournir des concerts. Du coup, l’enseignement, qui a été ma joie et ma voie de sauvetage psychologique pendant le confinement, porte finalement des fruits aussi extraordinaires qu’inattendus. De plus, avec l’ensemble La Diane Française, nous allons jouer au Festival baroque de Pontoise où nous sommes en résidence. Ensuite, j’ai un engagement au Festival de l’histoire de l’art à Fontainebleau et au Nice Classic Live où je donnerai aussi un grand concert avec mes collègues. Enfin, je participerai au Festival Cordes et Pics avec l’intégrale des sonates pour violon et clavecin de Bach avec Violaine Cochard. En fait, en musique ancienne, comme ce sont des petits ensembles, tout a été finalement sauvé. Je me trouve devant un été très chargé. Ensuite, comme chef d’orchestre, je suis pour l’instant l’assistante à la direction musicale au Théâtre national de l’Opéra-Comique pour un opéra d’Offenbach à la rentrée. Jusqu’à la fin de 2020, je suis finalement extrêmement occupée. Je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde, je suis très chanceuse.

J’ai deux voyages professionnels qui ont été annulés, incluant malheureusement les concerts avec Les Violons du Roy en mai dernier, mais, en ce moment, entre mes étudiants et mes enfants, je ne peux pas partir beaucoup à l’étranger. Ce n’est pas qu’une question écologique, c’est aussi une question de conscience du rôle que je dois avoir auprès de mes enfants. Depuis deux ans particulièrement, je pars deux fois par an, pas plus de dix jours, en général au Japon, au Brésil et au Canada. J’évite les «one shot», c’est-à-dire les concerts où on fait un truc une fois très loin juste pour le faire. Je fais vraiment des choix qui sont autant privés qu’artistiques. Ça me va très bien. Je sais que j’en ai encore pour quelques années comme ça et puis c’est pour ça que, d’ailleurs, j’en profite pour développer beaucoup d’expérience comme chef. J’espère qu’on me donnera la chance de commencer une carrière de chef un peu plus intense parce que c’est vraiment vers ça que je me dirige. Et je pense que j’y ai ma place.

Merci Stéphanie-Marie!

Entrevue effectuée le 3 juillet 2020

Photo : Lionel Renoux