Publié le 25 mai 2020

LES CONCERTS AVEC MES COLLÈGUES ME MANQUENT
Entrevue avec Jonathan Cohen, directeur musical des Violons du Roy, sur son expérience de confinement à la maison en cette période de pandémie

Jonathan Cohen nous répond depuis Londres où il réside.

Q: Quelle atmosphère règne-t-il à Londres présentement?

J’imagine que le confinement se vit de la même manière partout. Ici, le printemps est arrivé et c’est de plus en plus difficile de résister à la tentation d’aller dehors profiter du beau temps. Je sors marcher presque chaque jour. Londres, comme bien d’autres villes, semble assoupie. Cette semaine, ceux pour qui le télétravail est impossible peuvent retourner au bureau, ce qui n’est pas le cas des musiciens. Nous ne pouvons toujours pas nous réunir pour jouer, alors chacun en profite pour travailler de son côté aux projets qui s’en viennent.

Q: Le confinement a-t-il été pour vous une occasion de faire des choses pour lesquelles le temps vous manque, d’ordinaire? En avez-vous profité pour jouer de votre instrument de prédilection?

Oui. J’ai une belle collection de partitions ici à la maison. Je me suis dit que ce serait bien de revisiter quelques sonates pour piano de Mozart. Comme mon piano est un peu désaccordé, je ne vais pas enregistrer ce travail.

Je planche aussi sur la postproduction de disques. Quel bonheur d’avoir le temps! Dernièrement, j’ai passé de longues heures sur mon ordinateur à travailler sur le montage de la Brockes-Passion de Handel.

Cela dit, c’est étrange, ce changement radical de style de vie où il n’y a rien dans l’agenda, aucun rendez-vous, aucune répétition à 10h30, aucune partition à apprendre pour le mois prochain. Avant la pandémie, ma vie était une succession d’engagements et d’échéances. Mon travail tourne généralement autour d’un objectif, qui vient souvent avec une échéance. Dans ces circonstances exceptionnelles, être productif et garder le fil est un véritable tour de force. Pour ma part, l’imposition du confinement m’a obligé à ralentir la cadence.

D’un autre côté, comme l’école est fermée, mon fils Joshua est à la maison avec moi. C’est une occasion en or de passer du temps avec lui, de l’aider avec son travail scolaire.

Q: Qu’est-ce qui vous manque le plus?

Faire, jouer de la musique. C’est un besoin viscéral pour moi, comme pour tous les musiciens d’ailleurs. S’il y a une chose à retenir de cet exercice imposé, c’est qu’il ne faut pas tenir pour acquis le grand privilège et le bonheur que nous avons de pouvoir vivre de la musique et de jouer ensemble.

Je regardais dernièrement des photos de concerts et d’enregistrements prises l’année passée. En parcourant ces souvenirs, je me suis dit: «Oh wow! C’était incroyable et tellement spécial.» Quand on donne une représentation, on s’investit pleinement et on essaie de faire de la très bonne musique. Je pense que nous avons tenu pour acquis qu’il y aurait toujours de belles occasions de faire de la musique. Quand nous pourrons enfin recommencer à jouer ensemble, je vais sûrement m’escompter chanceux et privilégié de pouvoir donner des concerts et consacrer tout mon temps à faire de la musique. Quand on y met toute sa vie, puis qu’on est soudainement privé de ce privilège, on se dit: «Mon Dieu, ça me manque vraiment, c’est si important!»

Les voyages me manquent aussi. C’est ironique parce que d’habitude, je me plains que je voyage trop! Ça fait maintenant six semaines que je suis à la maison et je me dis: «Oh, ce serait tellement bien de visiter tel ou tel endroit, et de voir telle chose.»

Je m’ennuie aussi de Québec et de ma vie nord-américaine. J’ai fait un drôle de rêve récemment: j’étais à New York avec Joshua et nous mangions des hamburgers dignes de ce nom, nous montions au sommet de l’Empire State Building et nous arpentions les rues de Manhattan. Mon interprétation de ce rêve étrange est tout simplement que les voyages me manquent. Je m’ennuie de Québec et des gens de la place. Je m’ennuie de faire de la musique avec eux et de notre salle de concert, et de l’Auberge Saint-Antoine, de tous les lieux. Bref, je m’ennuie de mes amis!

Q: Qu’allez-vous dire à vos musiciens des Violons du Roy lorsque vous serez de nouveau tous réunis pour jouer?

D’abord, je pense que les sourires seront sur tous les visages. Je vais sans doute leur dire que nous ne devons jamais oublier ce que c’est que d’être privé du bonheur de jouer ensemble. Nous devons absolument nous en souvenir. Rien au monde ne peut remplacer cette communion, c’est pourquoi nous devons savourer pleinement chaque occasion qui nous est donnée.

Entrevue du15 mai 2020

Jonathan Cohen en répétition avec Les Violons du Roy. Photo: Jacques Gaines